samedi 15 décembre 2007

Mehdi "Lbantouri" - (29) - Le périple

Le soleil était au zénith quand Mehdi, tantôt à dos de mulet, tantôt à pieds tirant sa monture, arriva à Tlet Hanchane.

Le revoilà à nouveau sur un terrain disgracieux, nu et inhospitalier, où la misère de l’homme n’a rien à envier à celle de la nature. Une nature qui ne cache même plus sa déconvenue derrière un semblant de voile floristique. Il contemplait à nouveau cet endroit immense et vaste mais malchanceux, pauvre et abandonné comme lui. Les éléments de la nature et la férule de son père se confondaient pour lui en cet instant d’évasion où, son esprit se bruinait et sa vue se troublait rien qu’à l’idée de partir à la conquête d’hypothétiques espaces de paix et de sérénité.

Dans ses réflexions, il ne s’était pas rendu compte qu’il avait réduit le pas à tel point que sa mule se permettait de baisser la tête pour humer le sol à la recherche d’une herbe à brouter. Mais la pauvre bête ne trouvait pas l’ombre d’une brindille à se mettre sous le mors et n’y gagnait en retour qu’une nuée de poussière soulevée par son souffle, qui au contact de sa bave, formait un enduit qui lui collait au museau on aurait dit un clown. L’ongulé devait se demander lui-même ce qu’il lui arrivait, quel destin l’attendait avec son nouveau maître.
Mehdi revint finalement à lui et tira sur les rennes pour requinquer la bête. Mais celle-ci, réputée pourtant trotteuse, semblait hésiter à garder la cadence, alors qu’elle n’avait comme charge que le menu barda du jeune muletier. Il déduisit enfin que cet animal doit, tout comme lui, prendre pour la première fois cette direction, habitué toujours à faire les souks de Ounara, Essaouira dans le sens opposé, il avait peur de l’inconnu.
Voilà comment, le destin de deux individus pourtant d’espèces différentes se fusionnait dans le même creuset de la vie. Mehdi se reconnut à lui-même une certaine appréhension à voyager tout seul pour un long trajet. Il avait peur également de faire de mauvaises rencontres. Les brigands et les coupes jarrets pullulaient en ces temps là et sillonnaient les chemins muletiers et les parcours de montagne à la recherche de voyageurs esseulés à détrousser. Mais il se tranquillisait à l’idée qu’il n’avait rien de précieux avec lui à l’exception de sa bête de charge et les deux sous qu’il lui restait de son pécule. Avec l’esprit un tantinet débridé, il allait jusqu’à se dire que dans son accoutrement et sa rengaine, les éventuels bandits le prendraient sûrement pour l’un des leurs et lui donneraient plutôt un coup de main en signe de confrérie implicite des laissés pour compte.

Soudain, il s’arrêta net, enfourcha sa monture et éperonna on aurait dit qu’il avait le diable aux trousses. La pauvre bête n’y comprenait rien ; qu’est ce que c’est que cet humain plein de lubies que le sort m’a réservé se disait-elle. Quand il ne marche pas à pied sans se soucier qu’il avait un mulet, il le monte et tout de go part à bride abattue. Mais en fait, Mehdi alors qu’il rêvassait, se rappela que quand le bandit est là, le gendarme n’est pas loin et comme ce dernier genre l’horripilait peu ou prou, il jugea, précautionneux qu’il était, qu’il fallait accélérer l’allure pour atteindre Sidi Mokhtar avant la nuit. Il n’aimait pas beaucoup l’occupant et le genre gendarme en particulier. On lui avait raconté que les gendarmes battaient toutes les régions à la recherche de foyers potentiels de résistance et qu’il leur arrivait d’enrôler bon gré, mal gré les jeunes indigènes dans la force de l’âge pour les envoyer servir de chaire à canon à la cause de l’hexagone. Ces idées qui venaient de traverser son esprit se structuraient peu à peu et se mettaient déjà en scène. Si les gendarmes venaient à m’arrêter, ils me parleraient dans une langue que j’ignore, me demanderaient des pièces d’identité que je n’ai point, alors ils me soupçonneraient de tous les maux de la terre sans que je ne puisse me défendre. Les uns diront que je suis l’éclaireur de quelques patriotes en train de leur tendre une embuscade, d’autres répliqueront qu’avec une tête à moitié enflée comme la mienne, il ne pourrait s’agir que d’un renégat de quelques brigands que la fatuité a aveuglé et s’est frotté à plus fort que lui. Comment pourrais-je leur expliquer mon histoire de la « Matmora », le seul gestuel ne suffirait pas et les gallicismes de leur langue me sont inconnus, alors que faire ?
A ce moment et sur un autre registre, il se rappela ce besoin pressant et cette lacune immense qui l’ont toujours rongé depuis sa fugue à l’âge de onze ans. Apprendre à lire et à écrire serait désormais sa première préoccupation. Il broyait du noir à l’idée que les garçons de son âge parlaient et écrivaient couramment alors que lui pataugeait encore dans les bas fonds de l’analphabétisme. Soudain il se rendit compte qu’il cravachait sans raison sa monture qui avait déjà une allure effrénée pour son genre. Sans le savoir, il libérait son ire du moment sur la pauvre bête, tellement il en avait après son destin d’avoir fait de lui un moins que rien, un ignare et un miséreux. Il s’arrêta sur le champ, mit pied à terre et tira sa monture calmement comme pour se faire pardonner de son comportement peu orthodoxe….

mercredi 28 novembre 2007

Mehdi "Lbantouri" -(28) - Cap sur Amezmiz

Mehdi se remit à marcher en prenant la direction du village, il avait déjà sa petite idée sur sa destination. Pour une fois, il découvrait que l’adage « à toute chose malheur est bon » avait un sens. Ce passage à tabac qu’il venait de subir lui a ouvert les yeux et prit la ferme décision de mettre fin à sa soumission, il comprit que la serviabilité et la gentillesse dont il a fait preuve durant son séjour dans ce douar n’ont eu aucun effet sur ses concitoyens qui n’ont pas levé le petit doigt pour le défendre quand il en avait besoin. Désormais il ne permettrait plus que cela se reproduise sans qu’il ne réagisse. Œil pour œil et dent pour dent serait dorénavant sa devise. Pour la première fois dans sa vie, il en voulait à tout le monde et particulièrement aux habitants de ce Douar. Poltrons et couards qu’ils étaient, ils n’ont pu se rebeller contre ce terrien, notable pour l’occupant, mais répugnant pour les siens qu’il exploitait et torturait sans vergogne. Eh Oui, qui détient l’argent, détient le pouvoir est une vérité bien établie et fort inculquée par l’occupant dans les esprits des indigènes soumis et infortunés de ces contrées.
Le démuni pour ces inopportuns n’avait pas le droit à la parole fut-il des plus érudits, c’était le préposé au crime, le rebelle potentiel, le geignard perpétuel et l’eternel insatisfait.
La tête de Mehdi s’échauffait en raison des ricochets de ces idées peu communes et avant-gardistes qui naissaient petit à petit dans sa boite crânienne, sans qu’il ne s’en aperçoive, à mesure qu’il avançait dans l’âge.
En tapotant sur le sol de ses sandales faites de sangles en cuir brute qui emmaillotent ses pieds pour coller à une semelle en caoutchouc issue de vieux pneus « Michelin », Dieu sait à quel taco ils ont appartenu, Mehdi soulevait de la poussière, preuve irréfutable qu’il est bel et bien de ce monde et qu’il comptait bien arracher à l’existence, l’aire vitale qui lui était due sans que personne ne s’y interposât.
Il se dirigea vers Si Mohamed, la seule personne après Lalla Fatna qui lui vouait une certaine inclination.
Arrivé devant sa masure, il eut droit à un furtif coup d’œil et un dressement d’oreille du chien de garde, cette fois-ci allongé derrière l’enceinte en pisé. Même le comportement de ce chien réputé pour être la méchanceté transcendée, paraissait à Mehdi saugrenu, serait-il lui aussi corrompu comme ces compères de la race humaine ? Aurait-il flairé en lui le rejeton abattu et avili ? Le descendant de la race canine quant lui se disait sûrement que les mollets de Mehdi n’en valaient plus la peine ou que ce pauvre diable, à la joue pendante, en a assez vu par ailleurs ou, difforme qu’il était, il appréhendait mal son appartenance et ne le classait point dans la race des bipèdes répertoriés à ce jour.

En tout cas son maitre était resté égal à lui-même, Si Mohamed, toujours bienveillant et contrairement aux autres était désolé pour Mehdi et était l’une des rares personnes à avoir compati. C’était aussi l’une des personnes à nourrir un certain dédain des parvenus notables à la solde de l’occupant. Mehdi comprenait enfin, par ces propos, l’excentricité de la demeure de Si Mohamed par rapport au reste du Douar. Sa vision tout à fait à l’opposé des suivistes souvent incrédules, capons ou ignares faisait de lui l’incompris du Douar, la personne dérangée et dérangeante, le clou qui dépasse. Il n’avait alors d’autres choix que de rester à l’écart, sa petite famille et lui-même vivait dans un cercle assez fermé. Le peu de visiteurs qu’il recevait expliquait son mode de vie, celui-ci même dans lequel son chien, avec son caractère irascible, s’y retrouvait.
Mehdi mit au courant son ami sur sa décision à mettre le cap sur Amezmiz, un village, limitrophe de Marrakech, dont on lui a souvent parlé en bien. Pour cela il voulait acheter une monture, un mulet de préférence. Il avait beaucoup de chemin à faire et était disposé à mettre toutes ses économies pour acquérir un équidé pour son transport. Si Mohamed approuva le choix de Mehdi et en signe de bonne amitié, lui proposa de lui vendre une mule qui trottine bien et à très bon prix. Quelques heures plus tard Mehdi était sur le chemin vers la patte d’oie de Tlet El Hanchane.

vendredi 23 novembre 2007

Mehdi "Lbantouri" -(27) - Le thé de la paix (2)

A cet instant, arriva Si Ali suivi de son gendre et contremaitre Si Ahmed.
- Alors comment tu as trouvé la « matmora » ? Tu sais maintenant ce qu’on risque quand on a failli à son devoir.
Il ne semblait guère affecté par le visage défiguré de l’enfant ni par ses habits qui partaient en lambeaux, on aurait dit qu’un troupeau de bison l’avait piétiné.
- Maintenant pour faire la paix, comme de coutume ici, tu vas préparer le thé pour moi, nous le boirons ensemble en signe de réconciliation et tout sera oublié, tu reprendras ainsi ton travail demain matin.

Mehdi n’en revenait pas. Ce fut la goutte qui déborda le vase. Tellement sa haine fut en ce moment poussée à l’extrême, par ces propos hors de portée par rapport à son référentiel, il eut mille fois envie de lui cracher au visage et mille fois il se ravisait.


En ces temps reculés, préparer du thé pour son maitre après un litige ou une discorde, signifiait l'obtention du pardon de celui-ci et un pacte de réconciliation entre les deux belligérants. On aurait dit la notion du calumet de la paix chez les indiens. Mais Mehdi n'en savait rien ou ne voulait rien savoir.

- Je ne boirai plus de votre thé, ni mangerait de votre pain. Dieu m’en préserve. Avant la tombée de la nuit je serai très loin de ces lieux. Je m’en remets à Dieu pour panser mes blessures et pour punir les responsables.

Si Ahmed esquissa un mouvement brusque, mais Mehdi avait déjà tourné les talons et sortait précipitamment de la maison.
- Laissez le partir, somma Si Ali à ses sbires.

Une fois dans son réduit, il commença à ramasser ses menus affaires quand l’ouvrier de Lalla Fatna vint le rejoindre. Dés qu’il l’eut vu, Mehdi s’empara du paquet reçu ce matin même, encore emballé et le lui remit derechef.
- Tu peux leur rendre cela, je n’en ai pas besoin.
- C’est pour te dire justement que c’est lalla Fatna qui te l’a donné et non Si Ali et qu’elle ne voudrait pas que cela se sache.

Il prit le paquet le mit dans une couverture en laine qu’il avait achetée au village, plia le tout et le fixa avec un morceau de fil, tata sa poche pour s’assurer que son mouchoir où il gardait ses économies y était bien calé, empoigna son bâton de berger, y accrocha son balluchon et quitta son gite avec empressement.
En passant devant l’enclos, il remarqua que les caprins étaient au complet dans l’enclos. Arrivé dans l’allée terminale, il se retourna et vit au loin les hommes et les femmes avec lesquels il avait partagé ses dernières années de son séjour, debout le regardant partir sans que personne n’osât lever la main. Sans doute étaient-ils tenus à l’œil par Si Ahmed, qu’ils redoutaient si fort que cela les tétanisaient. Une créature qui pendant longtemps habitera les songes de Mehdi.

dimanche 18 novembre 2007

Mehdi "Lbantouri" (26) - Le thé de la paix (1)

Lalla Fatna lui tint la main et accompagna l’enfant, encore sous le choc, jusqu’à son réduit.
Mehdi s’affala sur son paillasson, tout son corps lui faisait mal, si mal qu’il ne retrouvait pas le sommeil. Couché sur son dos, un œil au beurre noir, il ressassait les évènements marquants qu’il avait vécus dans cette contrée. Il ne se rappelait pas avoir eu une seule réprimande, une seule remarque déplacée durant son séjour jusqu’à ce volte-face que la vie lui a subitement réservé.
A demi éveillé, il sentait ses membres s’enfler démesurément avant de rapetisser à nouveau, sa tête grossir jusqu’à en devenir légère. Son corps se rebellait de son âme se disait-il et s’apprêtait à s’en détacher. Est-ce le début d’une crise de folie ? Il se releva et s’adossa au mur, sa tête était brulante de fièvre. Les sévices qu’il venait de subir ont eu raison de lui. Abandonné dans son réduit, fiévreux jusqu’au délire, seul devant sa destinée, il ne savait à quel sain se vouer, atone, nauséeux, il s’allongeait, se redressait, ne trouvait nulle position qui reposât son corps.
Des idées noires lui traversaient l’esprit, serait-ce ainsi que l’être trépasse ? Serait-ce son tour de passer l’arme à gauche? Il se rappelait seulement avoir tiré la couverture sur lui avant de tourner de l’œil.
Il tomba ainsi dans les pommes, resta quelques temps évanoui, se débattait sans le savoir entre la vie et la mort, puis revint à lui, recommença à bouger avant de sombrer, incontinent, dans un sommeil profond.
Au petit matin au bêlement du troupeau dans l’enclos, il se réveilla en sursaut, tout en sueur, croyant pendant un cours instant qu’il était en retard à son poste, avant de recouvrer totalement ses esprits.
La fièvre était tombée, sa tête sans acouphène et ses membres moins roidis lui donnaient l’impression de revivre. Malgré le gonflement qui lui occupait maintenant la moitié du visage, il était heureux d’être encore de ce monde, instinct de conservation oblige.
A cet instant, l’ouvrier qui accompagnait la veille Lalla Fatna, poussa la porte, vint réveiller Mehdi, pour lui remettre un paquet contenant de nouveaux habits et lui dire d’aller voir Si Ali dans l’immédiat.
Mehdi se leva nonchalamment, mit de côté le paquet et enfila ses anciens habits sous l’œil étonné du messager à qui il emboîta le pas sans mot dire.

Une fois dans la petite cours chez le maitre, le visage à demi enflé, il se rappela le premier jour où il était arrivé et où il découvrait cette bâtisse dont il scrutait à nouveau tous les recoins, pourtant familiers, comme s’ils étaient devenus à nouveau étrangers pour lui. Il bouillonnait de l’intérieur et se disait que malgré ce qu’il venait de subir, il ne pouvait s’en plaindre qu’à Dieu. Il s’imaginait d’abord que Si Ali était un notable du village et aurait de toute manière gain de cause auprès de l’occupant -qui en ce moment se souciait peu des affaires entre indigènes- et ensuite en déposant sa plainte il sera contraint de donner son identité ce qui le ramènerait de facto vers son point de départ, son père.

mardi 30 octobre 2007

Mehdi "Lbantouri" - (25) - Le Silo aux grains (Fin)

Mehdi venait à travers cette brève palabre de découvrir que les vents se sont de nouveau retournés contre lui et commençait à appréhender difficilement son avenir proche.

L’attente languissante du retour du maalem et avec lui le verdict de ce jugement unilatéral, était insupportable pour Mehdi au point qu’il souhaita une sentence dans l’immédiat, plutôt que cette lenteur assommante. Il se disait que toutes ses économies allaient y passer pour payer les dommages causés par ces diablesses de chèvres.

Soudain, Si Ali poussa violemment la porte et se rua sur Mehdi, qu’il arracha de son lit et se mit à le secouer de toutes ses forces en houspillant : « Je ne sais pas ce que je vais faire de toi !!». Il prit Mehdi par le cou et le poussa dans les mains de Si Ahmed avant de vociférer :

- tu vas me mettre cet âne tout nu dans la Matmora (le silo) !
- Quoi dans la matmora ?
- Tu as bien entendu dans le silo avec le grain et tout de suite !!
Au passage il donna une bourrade au gosse et ressortit comme un ouragan de la pièce, furibond qu’il était.

Ainsi tomba le verdict, tel un couperet et Mehdi qui croyait qu’avec ses petites économies il pouvait s’en sortir, n’en revenait pas. Il eut peur, au point qu’il en devint capon et se mit alors à supplier Si Ahmed de garder ses habits en raison du froid qu’il faisait. Mais celui-ci ne l’écouta point et se mit à exécuter la sentence en arrachant les habits de l’adolescent sans vergogne seul le dessous qui recouvrait ses parties charnues fut épargné.

Mehdi fut trainé jusqu’à la matmora, une excavation dans le sol sur deux mètres de profondeur et trente mètres carrés de surface dotée d’un trou d’homme en guise d’accès. Il fût descendu au fond, accompagné par son ange gardien. Quand il toucha le fond, il sentit sous ses pieds nus la friction des grains de blé emmagasinés dans le silo.
Alors que ses yeux commençaient à peine à s’habituer à la pénombre du silo, il reçut en pleine tronche un coup terrible qui le fit tomber à la renverse. Il eut juste le temps de se recroqueviller pour supporter les coups qui ont commencé à pleuvoir. Il su alors que ce traitement spécial était compris dans la sentence et que Si Ahmed se transforma, dans le noir qui cachait son forfait, en bourreau inhumain contre un pauvre garçon, misérable et ilote. Le pauvre Mehdi, qui croyait qu’une simple contrition ou un repentir déclaré pouvait le sauver de cette impasse, se fourrait le doigt dans l’œil et gisait maintenant sur une couche de blé tout nu et plein d’ecchymoses.

Quand il fut finalement abandonné à son sort, Mehdi pleurait en silence et à chaude larme. Les humeurs de la race humaine et caprine se superposaient dans son esprit, voire se confondaient à plus d’un titre. Seule différence qu’il observait c’est que ses chèvres gambadaient pour se nourrir alors que ses congénères à lui se nourrissaient pour s’agiter dans tous les sens sans aucune harmonie provoquant le désordre chez les êtres de leur espèce.

Petit à petit, il reprenait ses esprits et commençait à réaliser combien la vie était dure pour lui. Combien de défaites devra-t-il encore essuyer avant d’avoir le dessus. Aura-t-il encore le courage de combattre après ce coup bas du destin. La mort ne serait pas plus clémente pour lui ? Pourquoi ces gens ont voulu sa perte alors qu’en battant le blé, en l’égrenant, en le stockant, ils visaient la vie.
Que de questions que son entendement ne pouvait appréhender fusaient dans son esprit. Se lamentant, des heures durant, tantôt de son corps avachi, tantôt de son âme bafouée, Mehdi se torturait à vouloir expliquer ce qui lui arrivait et toute la hardiesse qu’il croyait avoir acquise, s’effilochait en ces instants de grande peine.
Dans son heure de misère extrême, il n’avait pas remarqué que le calme de la nuit avait couvert les cieux et que les quelques bribes de lumière du jour qui filtraient à travers les fentes de la trappe avaient cédé la place aux ténèbres.
La chaleur que le silo avait emmagasinée de jour commençait à dépérir, l’air suffoquant du jour se remplaçait par des filets d’air froids et glaciaux. Le silence tombal ajoutait une touche tragique à l’événement. Résigné finalement à son sort, avoué vaincu, le puni, par instinct de conservation, se recouvrit le corps de graminées qui retenaient encore la chaleur en profondeur.

La fatigue, aux effets psychique et somatique conjuguées, vint au bout de l’adolescent qui dans une posture d’inhumé, bien au chaud, à l’exception de la tête qui émergeait de cet amas céréalier que la providence a mis sur son chemin, peut être pour le préserver du froid et de sa nudité qu’il ne supportait pas lui-même, ferma les yeux et plongea immédiatement dans un sommeil profond.
Alors que la nuit avançait, un bruit de pas qui se rapprochaient, fit sursauter Mehdi qui à demi éveillé hésitait encore à donner raison à ses sens. Le rêve et la réalité étaient enchevêtrés dans son subconscient et affectaient sensiblement son discernement.
Néanmoins, il souleva sa couverture naturelle, se releva sur son séant et guetta le moindre son en direction des hommes d’en haut, des vivants. Lui le survivant d’en bas, le mort prochain qui se sentait désormais dans la demeure des ombres n’attendait plus de ceux d’en haut que le coup fatal qui l’enverrait dans l’au delà vers ses infortunés semblables.
Le son à peine audible au début d’intensifia et avec lui l’angoisse de Mehdi qui se soustrayant rapidement de son terrassement, alla se plaquer contre la paroi profonde du silo, au coin le moins exposé. Dans sa hâte et sa misère, il s’agitait sans s’en rendre compte en projetant, tel un chien mouillé, en guise de gouttelettes d’eau, des grains de blé encore collés à sa peau.

Finalement le tampon du trou d’homme pivota et la lumière d’une lampe à pétrole fraya les ténèbres.

- Mehdi, Mehdi où es tu ? Montres toi ! lança une voix d’homme.

Mehdi figé dans son coin ne répondit point et se contenta d’attendre. Sera-t-il tabassé encore une fois, serait-ce son méchant geôlier qui vient remettre une couche. Dans le doute, il se tut.

- Mon Dieu, il est peut être mort. Lança une voix de femme.
- Mehdi, se mit –elle à crier, c’est moi Fatna, tu n’as rien à craindre, je t’ai apporté tes habits, montres toi !
Un paquet, presque instantanément, tomba sur une butte de grain et se roula de côté.
Mehdi n’en croyait pas ses oreilles, la femme du Maalem qui s’est elle-même déplacée pour lui ? Il se savait apprécié par la gente féminine du Douar mais pas à ce point.

- Lalla fatna, se hasarda Mehdi, Dieu te garde, je veux que ce lieu soit ma tombe, je ne veux plus remonter, envoyez de la terre, du grain ou tout ce qui peut ensevelir, je n’ai rein à faire chez les vivants ingrats, la vie est trop injuste pour moi.

- Mon Dieu, je l’ai dit à Si Ali, le châtiment est trop démesuré. Cours vite chercher une échelle, il faut descendre le remonter tout de suite ! s’adressa Fatna à l’homme qui l’accompagnait.

En entendant ces propos, Mehdi commença à enfiler ses frusques ou ce qui l’en restait. Il savait pertinemment que Lalla fatna ne le laisserait pas partir en paix vers sa destination escomptée.

Après quelques tractations Mehdi fût contraint de quitter sa retraite involontaire.

Quand il fut debout devant Lalla Fatna,la face éclairée, elle ne put s’empêcher de s’écrier de stupeur et de désarroi, on aurait dit qu’elle aurait vu le diable. Les cheveux ébouriffés, un œil au beurre noir, une arcade sourcilière fendue sans parler des bleus et des écorchures sur les bras de l’adolescent, on aurait dit un revenant.
Elle pensa tout haut que Si Ahmed n’y est pas allé de main morte. Elle tira l’enfant vers elle et lui caressa les cheveux en signe de réconfort.
Mehdi ne comprenait rien aux lubies du sort, le geste aimable de cette bonne dame à l’opposé de la rudesse de son mari, lui fit verser des larmes brulantes et rebelles qui ruisselaient sur des pommettes difformes et éraflées.

dimanche 28 octobre 2007

Mehdi "Lbantouri" - (24)- Le silo aux grains (7)

Un jour, alors que Mehdi sortait son troupeau, Si Ahmed lui dit de ne pas trop s’éloigner du village car l’orage menaçait et cela pouvait devenir dangereux pour le cheptel du maalem (maitre).

Mehdi prit note et resta aux abords du village. Calfeutré dans sa djellaba, adossé à un arbre, dans une position confortable, il surveillait ses caprins, ovins et bovins sans se soucier du temps qu’il faisait. Mais le cumul de la fatigue de tous les jours, la position de tout repos qu’il a adopté lui jouèrent un mauvais tour. Il s’assoupit, baissant ainsi sa garde au destin qui était aux aguets et épiait les moments de faiblesse de sa victime pour lui porter une estocade.

Une demi heure plus tard, qui parut pour lui une éternité, il se réveilla en sursaut, écarquilla les yeux et se mit tout de suite à compter ses bêtes, convaincu que le sort était en perpétuel conflit avec lui et que celui-ci attendait le moment opportun pour lui déballer son invincibilité et sa rudesse.

Quand il découvrit la perte de ses trois bêtes, il comprit qu’il venait d’être lâchement agressé, au moment où il s’attendait le moins et s’apprêtait déjà à dire adieu à son travail.

Il reprit le chemin du retour avec l’espoir que ces trois chèvres auraient fait de même surtout qu’elles paissaient seulement à quelques cinq cents mètres du Ksar.

Arrivé à hauteur du Ksar, Mehdi avait la tremblote, non en raison du froid qui sévissait mais il pensait déjà au pire. Quand il vit Si Ahmed debout au coin de l’allée, les bras croisés, il sentit le roussi et savait que tout allait mal tourner pour lui. Mais il se disait toujours que les trois chèvres étaient sûrement retournées seules et que cela se passerait pour lui sans anicroches.

Quand il arriva à sa hauteur, celui-ci lui somma de faire rentrer les bêtes directement à la bergerie et de se présenter à lui immédiatement. Mehdi remarqua au passage qu’il n’y avait point de chèvres dans l’enclos, ni même dans la bergerie. Ses espoirs de clémence du sort s’évaporèrent incontinent et s’apprêta à passer un mauvais quart d’heure.

Une fois de retour chez Si Ahmed et sans aucune explication, Mehdi fut empoigné et poussé dans son réduit.
- tu ne bougeras pas d’ici jusqu’au retour de Si Ali !
- laisses moi, au moins, aller chercher les chèvres égarées avant que la nuit ne tombe.
- Pas la peine les trois chèvres ont été prises comme éléments de preuve par notre voisin Ouallal. Elles ont sautés la clôture de son verger et ont dévastés plusieurs lignes de laitue. Exactement comme cela s’est passé avec ton prédécesseur.
- Je vais alors lui demander pardon et ramener les chèvres répliqua Mehdi
- Oh cette fois-ci, il ne veut rien savoir, il est allé déposer plainte chez le chef de tribu et demande réparation du dommage causé.
- Je ne peux vraiment rien faire.
- Non absolument rien, j’ai pour consigne de te retenir dans ton réduit jusqu’au retour de Si Ali, alors ne me rend pas la tâche difficile, allonge toi sur ton paillasson et tais toi.

jeudi 25 octobre 2007

Mehdi "Lbantouri" -(23) - Le silo aux grains (6)

Beau programme en perspective, se disait Mehdi, mais le spectre de son père était tellement encore présent qu'il était prêt à tout pour rester loin dans le rural profond, prêt à s’envoler dans la nature et faire perdre sa trace. C'étaient ses seules envies du moment.

La première journée fût dure pour lui. Sous l’œil inquisiteur de Si Ahmed, qui voulait s’assurer que son garçon de bergerie connaissait bien son métier, Mehdi accomplit rondement sa tâche avec une aisance déconcertante.
Il reconnaitra plus tard que quand le troupeau est hétérogène et que le berger est obligé de gérer les humeurs plutôt galopantes des chèvres associées à celles des vaches plutôt nonchalantes c’est bien le pire des métiers sur terre.

Les journées se suivaient et se ressemblaient pour Mehdi. Ses employeurs remarquèrent son ardeur au travail. Il remplissait son contrat avec brio et en bonus, il donnait un coup de main dans le nettoyage des devantures de la maison, puisait l’eau, trayait les vaches rendant ainsi de fiers services à la maitresse de maison.
Par temps de pluie, où les sentiers n’étaient pas praticables pour conduire son troupeau, Mehdi accompagnait les hommes aux champs de plein gré et se défendait de rester les bras croisés.

Avec le temps il gagna l’estime de tout le monde dans le Ksar et notamment la gente féminine, à laquelle il dévoila ses connaissances, à son âge, de l’art culinaire.

Deux années s’écoulèrent alors que la colonisation rurale se développait d’avantage. 57 000 hectares de lots officiels furent distribués et près de 200 000 hectares achetés par des particuliers en 1922, tandis que le nombre d’immigrants européens augmentait sans cesse et atteignit 40 000 entre 1919 et 1922.

Les retombées de la premières guerre mondiale se ressentaient au Maroc par le rapatriement des rescapés de Verdun 1916, tous des goumiers blessés, pour la plupart estropiés, borgnes et souvent rafistolés à la hâte dans les camps des blessés.